Epreuve d'artiste

Son douzième roman « Je voudrais tant revenir » est sorti en janvier 2007, son douzième album, « Rumeurs », paraît en octobre de la même année. Il attendait depuis longtemps cette parité parfaite entre roman et chanson.

    Yves Simon occupe en effet une position unique – et inédite – dans le paysage culturel français. Personne jusqu’à présent n’a su mener comme lui, en parallèle, une double carrière de chanteur et d’écrivain avec un égal retentissement dans les deux domaines, auprès du public comme de la critique.

    Après avoir publié deux premiers romans (janvier et septembre1971), c’est dans la chanson, qu’il obtient en premier la reconnaissance du grand public dès 1973. Ce fils de cheminot à la gueule d’ange, en T-shirt Jefferson Airplane, fut un pionnier, imposant sa modernité, sa singularité, son étrangeté, dans des morceaux iconiques aux sonorités incroyables et au phrasé autre, chroniquant l’intimité du quotidien comme son aventure générationnelle, caviardant ses textes de repères, lieux et phares comme personne avant lui : Au pays des merveilles de Juliet, J’ai rêvé New York, Amazoniaque, Zelda (en hommage à Zelda Fitzgerald). Dans le même temps, il accouchait d’airs délicats, touchés par la grâce, chantés d’une voix tendre et touchante, si proche, dans un style inimitable et instantanément identifiable: Les Gauloises bleues, Diabolo-menthe, Deux ou trois choses pour elle. Toutes font également partie de la mémoire collective d’une époque dont les battements de cœur refusent de s’apaiser. Deux générations s’en souviendront, d’Alain Souchon à Vincent Delerm, Raphaël ou Benjamin Biolay.

    Par ailleurs, il devenait rapidement la seule vedette de la scène et des hit-parades à obtenir une crédibilité et une consécration d’écrivain, avec le succès d’ « Océans », puis avec « Le Voyageur magnifique » (Prix des libraires 1988) et  « La Dérive des sentiments » (Prix Médicis 1991) traduit en dix-huit langues et vendu en France à 600 000 exemplaires). Éclectisme qui fut salué par Michel Foucault  (« Il est un de ceux dont l’œuvre aujourd’hui m’intéresse énormément, et sous toutes ses formes ») et Gilles Deleuze comme par Simone Signoret, Yves Montand et Serge Gainsbourg, sans parler de François Mitterrand. Après les tubes, les best-sellers. Après la gloire, le respect. Partout : le talent et l’inspiration.

    C’est que cette voix essentielle de la chanson rock française, de « J’ai rêvé New York » au « Joueur d’accordéon » en passant par « Les héros de Barbès » et les récents « Embruns de la jeunesse », n’est pas simplement celle d’un auteur qui se serait contenté de poser ses mots sur une ligne mélodique. Yves Simon, soliste  adolescent des Korrigans nancéiens, est un véritable musicien émérite, guitariste, pianiste et compositeur d’une dizaine de musiques de films.

    Aujourd’hui, le voici « sérieusement » de retour à la chanson. Face au public d’abord sur comme ce dernier été aux Francofolies de La Rochelle et de Spa (après trente ans d’absence scénique) ; en studio d’enregistrement ensuite, avec ces

 « Rumeurs » qui auscultent, comme le firent celles de Fleetwood Mac, les espaces et les liens entre les amants, les hommes et leur destin. Du Yves Simon magnétique, classique et pourtant renouvelé, superbement mis en valeur par Jean-Louis Piérot (réalisateur pour Bashung, Miossec, Daho...), dont les arrangements classieux et discrets sertissent des mélodies habitées, comme s’ils devinaient l’importance de l’occasion. «Rumeurs » captées sur un manche de guitare ou un clavier, une peau u un carnet, évoquent la fragilité des sentiments, des serments, comme celle de l’espoir, au fil du temps et de l’Histoire, toujours suscitées par ces filles qui obsèdent pareil séducteur. Elles sont (pré)nommées Patrice, Irène et même Marguerite (chanson hommage à Yourcenar), ou envisagées comme genre tout entier : La Métisse, Les Filles ont des sentiments.

    Deux d’entre elles apparaissent dans ce nouvel album à ses côtés, lui qui n’a jamais cherché à profiter de ses amitiés pour enrichir ses tracklists: Françoise Hardy, pour un rare duo (Aux fenêtres de ma vie), et l’actrice madrilène Angela Molina

(« Cet obscur objet du désir » de Bunuel, « En chair et en os » d’Almodovar,) dans un récitatif à l’écho castillan pour le titre La Rumeur splendidement souligné d’irrésistibles chagrins de bandonéon : les nouveaux classiques de ce voyageur, arpenteur du monde et des passions.

     Simultanément avec la sortie de « Rumeurs », il publie un Dictionnaire intime « Épreuve d’artiste » chez Calmann-Lévy.

     Auteur, compositeur, écrivain, poète, journaliste (Actuel, Libération...), animateur et producteur de radio (France Inter, Europe1, France Culture), cet ancien élève de l’IDHEC ne se contente pas de faire entendre « sa petite musique » dans des registres sans cesse différents.

Partout, il a su imposer son style, personnel, ému et émouvant, et après son physique dans un art corporel, sa métaphysique, dans celui de l’esprit.

    C’est à l’écoute de ses treize nouvelles chansons que sa sensibilité nous atteint au plus profond et nous rappelle sa contribution indélébile à la mémoire de sa génération.

 

Yves Bigot


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