Conférence à l'Université Nationale de Séoul. Septembre 1996.

Création littéraire

Mesdames, Messieurs les professeurs, mesdemoiselles et messieurs.
Je n'ai pas l'intention ni le désir de faire un cours magistral sur la littérature. Je voudrais vous parler très simplement de mon expérience d'écrivain et tenter de décrire comment les choses naissent, les romans, la poésie... Cela demeure mystérieux, pour vous, pour moi, et je me propose de parler avec vous de ce mystère en abordant les techniques de l'écriture. Les miennes, bien entendu, car je ne vais pas me substituer à Hemingway, Le Clezio ou Marguerite Duras. Ce sera mon expérience d'écrivain, quelqu'un qui travaille avec les mots. Nous parlerons ensuite de ce que je pense être le travail d'un romancier dans son époque et de quelqu'un comme moi qui a choisi de raconter son temps et son actualité, le monde contemporain dans lequel nous vivons. Le romancier est, selon moi, un historien. Pas un historien des dates ni des faits remarquables, mais un historien des mini-événements, des très petites choses, celles que j'observe à la lumière de mon micoscope pour montrer que nous vivons dans les années 1995-1996. Ce sera un travail de sociologue et d'observateur qui fera qu'un roman, sans avoir à émailler le texte de dates et de repères temporels sera, par la justesse des observations de son auteur, parfaitement situé dans l'époque durant laquelle il aura été écrit. Je résume: un travail d'historien et de sociologue.
Peut-être y en a-t-il parmi vous qui ont des vélléités d'écriture et désirent devenir romancier. Ceux-là, j'aimerais les rassurer.
Avant d'écrire des romans, j'étais terriblement impressionné par tout ce qui était imprimé. Vu de l'extérieur, un livre est mystérieux parce que le travail qui conduit à sa rédaction, demeure totalement invisible. Je vais vous parler de mon expérience de l'intérieur et de ce que j'ai pu y décrypter, de ma manière de travailler pour peut-être vous rassurer ou alors totalement vous effrayer. Dans ce cas vous ne deviendrez pas romancier et ce n'est pas grave. Ecrire est quelque chose de continu. On n'est pas romancier de temps en temps ou une fois tous les deux ans, on est romancier à plein temps, à chaque seconde. Stendhal disait qu'il fallait écrire au moins vingt lignes chaque jour. Mais, au delà du fait même d'écrire quotidiennement c'est bien une attitude vis-à-vis de l'écriture qu'il faut avoir en permanence. Vis-à-vis aussi de la vie dans laquelle on est plongé et qui nécessite sans cesse une réflexion, une attention, une étude pour essayer d'en extraire les modalités de fonctionement. Je prends un exemple: si un concertiste s'arrête trois ou quatre jours de travailler son instrument, ce ne sera pas trois ou quatre jours qui lui seront nécessaires pour retrouver son niveau, mais huit ou dix jours. Cela veut dire que les choses qui s'acquièrent pendant un long entraînement peuvent se perdre extrêmement vite. La technique d'un virtuose est quelque chose de fragile et elle doit chaque jour être confortée. Il en va de même pour un écrivain. Je fais une parenthèse pour rassurer encore ceux qui auraient l'ambition d'écrire; il n'est pas obligatoire d'écrire chaque jour vingt lignes qui aient du sens, on peut écrire aussi quand on n'a rien à dire, en style télégraphique. L'essentiel est d'habituer sa main à être l'interface entre le cerveau et le papier (ou le clavier) pour que le moment venu, lorsqu'il s'agira d'imaginer et de produire des images, des concepts, le geste d'écrire qui rendra compte pour l'extérieur de cette imagination, de ces images et de ces concepts, ne pose pas problème. Parlons d'abord du temps de l'écriture.
Ce que j'appelle le temps de l'écriture est un temps qui n'est consacré qu'à cela. Il y a quelque chose de monacal dans l'écriture d'un roman. Reste peu de place pour l'amour, la politique, l'ambition... Pendant le temps spécifique de l'écriture - qui peut durer cinq, huit, douze heures par jour -, se vit une sorte de fièvre, quelque chose d'entier vers lesquels toute l'énergie que l'on possède est tournée. Je viens de parler d'un temps monacal; on peut dire que l'écriture est une vocation.
J'insiste sur le temps de l'écriture, car ce mot "écriture" est un terme générique: les journalistes écrivent, les élèves, les étudiants qu prennent des notes à l'université écrivent. Mais le temps d'écriture d'un écrivain n'est pas ce temps-là, c'est tout autre chose. Un journaliste qui fait un reportage, rend compte de faits et s'intéresse aux crêtes de l'actualité. Un écrivain, lui, n'a pas ce genre de compte à rendre à une rédaction, ce n'est pas cela son travail. Lui, il va travailler sur ce qui se passait avant les faits, ou sur ce qui se passera après les faits. Son travail consiste à s'intéresser à ce qui est à peine visible, reconstruire l'invisible. Ce n'est pas un temps du rire, de l'amour, le temps de l'ambition, le temps de la politique - non pas que ce soit un temps austère -, c'est un temps total ou celui qui écrit est investi du langage, c'est un temps pendant lequel se produit une étrange alchimie entre quatre choses que je vais développer.
Quatre éléments qui seraient ma conception du roman: le style, des émotions, du savoir et une histoire se déroulant dans l'Histoire durant laquelle l'écrivain vit et écrit. Il n'y a bien sûr pas de définition exhaustive du roman, c'est ma conception et c'est le travail que j'essaie de faire aboutir. Je m'adresse une fois encore à ceux qui auraient des vélléités de devenir romancier pour préciser qu'il n'y a pas de jour béni pour écrire, pas de jour J où l'on se dit: "Tiens aujourd'hui je suis inspiré, tiens aujourd'hui je ne suis pas inspiré, mais demain je le serai." Ça ne se passe pas comme ça. C'est un travail de tous les jours, je l'ai dit tout à l'heure, et l'inspiration est toujours liée à l'action d'écrire. Inspiré ou pas, il faut écrire chaque jour et ne pas remettre au lendemain sous prétexte de non inspiration. C'est seulement avec l'usage des mots écrits - en les écrivant - que le sens et l'inspiration peuvent venir de surcroît. Comme un peintre qui ne peut exécuter son projet qu'en maniant la matière-peinture, l'écrivain ne peut avancer qu'en écrivant et en maniant la matière-mot qui est son matériau de base et avec lequel il doit se confronter chaque jour. J'insiste sur cette régularité du travail de l'écriture car je suis persuadé que tout écrivain digne de ce nom ne peut remettre sans cesse au lendemain sa confrontation avec l'écriture: c'est dans l'immédiateté que doit avoir lieu ce rendez-vous permanent entre les mots et soi. On vous l'a signalé, j'ai choisi deux modes d'expression dans ma vie: la musique et l'écrit. J'ai publié dix CD en tant que chanteur, une dizaine de musiques de films, en même temps que huit romans, plus des livres de poésie. J'ai diminué mon activité de chanteur ces derniers temps pour consacrer plus de temps à la littérature et au cinéma. A vingt ans, lorsque je suis arrivé de ma province à Paris, j'ai passé un concours pour entrer dans une école de cinéma. J'ai été admis. Mais quelques années plus tard, j'ai pensé qu'il était très difficile, si jeune, de vouloir réaliser des films à cause des sommes d'argent considérables que nécessitent ces réalisations. Je n'ai pas voulu, en revanche, que ces difficultés me servent d'alibi pour ne rien faire tout de suite A vingt trois ans, j'ai donc écrit mon premier roman et publié l'année suivante mon premier album de chansons en remettant à plus tard de devenir metteur en scène de cinéma. Aujourd'hui, je constate qu'il y a une parenthèse mystérieuse dans ma vie, celle de ne pas avoir suivi, ce pour quoi j'étais venu à Paris, mes premières amours de cinéma et donc de ne pas avoir réalisé un de mes rêves d'adolescent. J'ai tourné autour du cinéma comme un amoureux transi autour de sa belle, en écrivant des scénarios réalisés par d'autres, en composant des musiques pour des films réalisés par d'autres, mais je n'ai, à ce jour, pas réalisé de film. Mais revenons-en à notre sujet, l'écriture, qui est ce qui domine ma vie actuellement.

Pourquoi, à la fin du 20ième siècle avoir choisi les mots, plutôt que les images ?
Je crois que c'est à cause de l'extrême simplicité qui réside entre le désir interne de communiquer et la concrétisation vers l'extérieur de ce désir. Je veux dire par là qu'il suffit d'un stylo et de papier pour que dans n'importe quel lieu du monde il soit possible d'inventer un univers à communiquer. Pas besoin de caméra, ni d'acteurs, ni de techniciens, ni de producteurs: un stylo et du papier. Il y a là quelque chose de très tendre qui est une plume, quelque chose de très doux qui est le papier et qui ne nécessitent ni argent ni moyens lourds pour matérialiser les rêves qu'ils sont chargés d'exprimer. La littérature reste quelque chose qui est à la portée de chacun, économiquement et là, il n'y a pas d'excuse financière pour remettre à plus tard son engagement dans la création. C'est cette raison qui m'a poussé, à vingt trois ans, d'écrire mon premier roman pour ne pas sans cesse attendre des conditions économiques favorables à la réalisation d'un film.
Je reviens sur l'inspiration et la technique d'écriture. Je disais tout à l'heure qu'écrire vingt lignes par jour devait être un minimum. J'en viens, à présent, au travail d'historien de l'écrivain. Historien, ça veut dire rendre compte d'un temps historique. Je crois que les écrivains sont les gens qui racontent le mieux notre histoire contemporaine. Cette histoire, on y a accès à travers les journaux, bien évidemment, la télévision, et puis avec un peu de recul, il y a des essais journalistiques sur les évènements marquants dans lesquels nous vivons. J'insiste: je crois que notre actualité, visible et invisible, est racontée d'une manière plus profonde, plus éclatée, à travers les romans car eux seuls rendent compte de toutes les facettes de l'aventure humaine. Evidemment, je parle des romans qui ne se contentent pas de raconter une histoire destinée à distraire des lecteurs. J'ai indiqué au début les quatre éléments qui, à mes yeux, interviennent dans ce que j'appelle l'écriture romanesque. L'histoire racontée - on peut appeler cela la dramaturgie ou le romanesque - n'étant qu'un de ces quatre éléments. Donc, un écrivain qui a cette pasion d'être le témoin et l'historien de son époque va transmettre aux générations futures comment nous vivons, comment nous aimons, comment nous n'aimons pas. Il va, à travers ses romans, donner une masse d'informations qui n'apparaîtront jamais dans les statistiques officielles, dans les banques de données, les vidéos, et les romans seront les véritables souvenirs de notre époque. Pour les siècles à venir, les secrets de nos vies actuelles, les détails de nos existences, les choses invisibles dont je parlais tout à l'heure, se trouveront non pas dans les séries télévisées ni dans les films, mais nichés à l'intérieur des romans.
Pour rendre compte de la complexité du monde dans lequel nous vivons, j'utilise une "méthode" inventée par un historien français. Il s'appelle Fernand Braudel. Avant lui, les historiens pour parler d'une époque se contentaient de citer des dates, parlaient d'économie, replaçaient en perspective et portraituraient quelques grandes figures humaines de l'époque. Braudel, lui, a pensé qu'il fallait faire se rencontrer trois temps différents de l'histoire pour raconter une période donnée. Tout d'abord le temps long. C'est le temps qui ne change presque pas: celui des roches, des paysages, des mers, de la géographie. Par exemple s'il veut parler de la Grèce antique, il va décrire longuement les paysages de la méditerranée, parler des côtes, des ifs et des pins... Et tout cela a peu évolué depuis Homère. Deuxièmement, le temps moyen. C'est celui des civilisations et qui porte sur quelques siècles. Vient enfin le temps court qui est celui des hommes. J'utilise dans mes romans une transposition de cette méthode. Dans mes derniers livres, je fais intervenir trois générations et, leur confrontation crée une dialectique enrichissante car, même avec des vécus différents, ils sont néanmoins contemporains et ont par conséquent des lectures du monde d'aujourd'hui complémentaires. Il y a un ou deux personnages nés au début du siècle, vers 1905, 1910. Des gens de la génération d'André Malraux. Cette génération a vécu deux guerres mondiales, les débuts de l'aviation, du téléphone, de la radio... Ils n'ont pas eu le temps de réfléchir, la vie leur est tombée dessus et les a obligés à entrer aussitôt dans l'action. Ensuite, il y a un narrateur qui est de ma génération, c'est à dire, environ quarante cinq ans. C'est la génération des années 60, de ce que l'on appelle en Europe et aux Etats-Unis la génération du baby boom avec la libéralition des mœurs, la musique rock, la contraception... Enfin, une troisième génération qui a vingt, ving-cinq ans et qui est, elle, dans le flux de l'histoire d'aujourdhui, dans le flou aussi. Elle se demande ce que sera son avenir, si elle maîtrisera bien toutes les technologies nouvelles (bombes atomiques, mutations génétiques...) Bref, la confrontation de ces trois générations donne souvent , mélangé à un style et au romanesque, un cocktail dialectique intéressant.
Je voudrais, à présent, avant de changer de partie et pour situer mieux où se trouve le roman d'aujourd'hui, vous faire un petit cours d'histoire littéraire européenne. Juste avant la deuxième guerre mondiale, donc à a fin des années 30, il était de bon ton d'écrire des romans militants (l'exemple étant Jean-Paul Sartre avec La Nausée) donc alliant une philosophie de l'action à une écriture au service de cette philosophie. Ensuite, après la guerre, dans les années cinquante, en réaction au roman militant, il y a eu une volonté de détruire les structures romanesques des romans traditionnels et en particulier du roman militant. C'est ce qu'ont fait Alain Robbe-Grillet, Michel Butor, Nahalie Sarraute dans ce que l'on a appelé: le nouveau roman. On destructure le récit, on privilégie les objets, le temps est discontinu, bref: une nouvelle forme de roman qui n'est au service d'aucune cause. Et puis, on peut dire que depuis le début des années 80, il y a un retour du romanesque avec des personnages, un début et une fin, des sentiments... Moi, je suis d'aujourd'hui et j'utilise ce romanesque pour raconter les élans et les secrets de l'époque dans laquelle je vis, à travers des personnages, à travers des situations et des émotions.. Et j'en viens encore au travail d'historien que j'ai évoqué tout à l'heure.
On voit tous les jours le monde changer autour de nous et il est très difficile, lorsque l'on est immergé dans autant d'actualité, de lui trouver du sens. On n'a pas de grille de lecture, personne ne décode pour nous cette masse continue d'informations qui nous submerge. Tout arrive très vite à domicile, par la télévision, avec des images surchargées émotionnellement. Il est très difficile de repérer dans ce qui est en train de se passer, les petites choses et les détails insignifiants mais qui, dans dix ans, vingt ans, nous feront dire: "On disait exactement ces mots-là dans les années 90. Et ce n'étaient pas les mêmes que dans les années 80, ni les mêmes que dans les années 70..." C'est ce travail de mise en ordre et d'obervation qui est le travail de l'écrivain. Un travail qui porte à la fois sur l'esthétique, sur la philosophie et la sociologie et qui, s'il est réussi, donne une œuvre romanesque qui témoigne de son temps.
On voit bien que les choses changent continuellement. Par exemple, dans le roman que j'ai publié en 1991, La dérive des sentiments. Quel est le sujet? L'idée est qu'aujourd'hui, il n'y a plus de sentiments, que nous sommes entrés dans une époque où ils ont disparu de la terre, qu'ils ne sont plus disponibles pour les hommes, comme s'ils s'étaient éloignés de nous, qu'ils se soient satellisés en position géo-stationnaire, à 36.000 kilomètres de nous, dans le ciel. Qu'ils tournent en même temps que nous, avec la terre, mais qu'ils ne sont plus là et sont rendus indisponibles. La Dérive des sentiments raconte cette histoire en utilisant la méthode - pour rendre mieux compte de l'époque - que j'ai indiquée précédemment. Il y a là un vieil homme, écrivain immigré venu d'Europe centrale vers la France, qui est né dans la Russie des tsars et qui a vécu en Allemagne et en Autriche. Il a connu à Vienne les débuts du nazisme. Ensuite, il y a le narrateur qui parle à la première personne, qui pourrait être moi et qui a vécu les années de progrès des années 60.. Enfin, un jeune couple, Simon et Marianne nés à la fin des années 70 et qui ont 23 et 25 ans et vivent un histoire d'amour qu'ils trouvent fade. Ils se demandent où est passée la passion et se disent: "La passion je la vois au cinéma, ou lorsque je lis Le Rouge et le Noir de Stendhal, la passion, ça existe dans La Chartreuse de parme, mais pas dans nos vies d'aujourd'hui. Où sont passés la passion et l'amour?" C'est la question qu'ils se posent et que se pose le narrateur qui, lui, a vécu les années 60 et 70 ainsi que des relations effrénées avec les femmes, en pleine époque de libération sexuelle. Le vieil écrivain a vécu, lui, une passion amoureuse avec une femme qui est passée par les camps de concentration nazis et qu'il a retrouvée à la fin de la guerre, à Paris. On vois bien que ces trois points de vue sur l'amour, la passion amoureuse et l'histoire de notre siècle donnent, en se confrontant, un éclairage enrichi sur l'époque d'aujourd'hui et permet de mieux la décrypter.
Dans le titre du roman, il y a le mot dérive, et ce n'est pas innocent. En termes marins, cela est employé pour un bateau qui avance à vue, qui a perdu le lieu d'où il vient et qui ne sait plus où il doit aller. C'est ce qui caractérise la génération d'aujourd'hui qui a perdu beaucoup de ses repères. Repères moraux du Bien et du Mal. Pour la France, l'Europe et je crois, le monde entier, le repère d'un Mal absolu passé est le génocide juif de la deuxième guerre mondiale. L'holocauste. Le vieil écrivain et sa femme l'ont vécu et ne peuvent l'avoir oublié. Mais pour le jeune couple, Simon et Marianne, c'est quelque chose qu'ils ont lu dans les livres d'histoire avec des dates à retenir, 1939/1945, et des chiffres: 6millions de morts. Ces faits ont cinquante ans et s'éloignent dans le temps et avec eux, les souffrances et les émotions. La génération d'aujourd'hui a donc de moins en moins en mémoire le repère absolu du Mal de ce siècle.. Quant au repère d'un Bien à venir, il se trouve dans l'expérience du narrateur puisqu'il a vécu ce que l'on a appelé les trente glorieuses, trente années après la guerre de prospérité économique qui ont accrédité la certitude que le progrès allait de soi et que demain serait bien mieux, matériellement et moralement, qu'aujourd'hui. Mais cette idée s'est effondrée, et ce repère d'un Bien hypothétique à venir n'existe plus non plus. Or, une vie se vit avec de la mémoire et une perspective. D'où la dérive des sentiments dans laquelle se trouve ce jeune couple puisque sans mémoire du Mal absolu, ni espérance d'un Bien à venir. De plus, ils se rendent compte qu'ils ont à leur disposition toutes sortes d'objets censés leur procurer du bonheur, avions, magnétophones, disques lasers, magnétoscopes, Internet, toutes sortes de gadgets. Mais ce "toujours plus" n'est pas forcément "toujours mieux".
Pour terminer cet exposé sur la création littéraire, je voudrais dire encore que ce travail quotidien, en ce qui me concerne, est en grande partie un travail informel. Je suis un voyageur qui ne prends pas de notes, qui ne prends pas de photos, mais qui fais confiance à sa mémoire. J'écris très vite, mais je ne voudrais pas que cette apparence fasse croire à une facilité. Si j'écris vite, c'est parce que durant deux ou trois années de travail informel, j'emmagasine toutes sortes d'informations; j'aspire comme un buvard toutes sortes de détails, d'émotions, je regarde, j'écoute, je sens, et ce travail de mémoire a lieu en vue d'un travail à venir qui n'est pas encore formulé, qui ne possède pas encore de plan, qui n'a pas de titre. Je stocke une masse de matériaux qui se sédimentent dans ma mémoire pour servir à alimenter et inventer des images, des idées: la poésie d'un texte futur qui s'appellera un roman.
Au-delà des conseils, je crois surtout que le roman est l'école de la liberté. Aucune contrainte économique, technologique, humaine, il est l'art de tous les possibles par excellence. C'est donc à chacun de trouver sa méthode, sa technique, ce qui lui convient le mieux pour toujours se trouver en position d'ouverture maximale.
Encore quelques mots toutefois sur ma méthode en invoquant un grand écrivain français, prix nobel, Albert Camus. J'ai dit que suivant les conseils de Stendhal, j'écrivais au moins vingt lignes par jour. Je dois ajouter que très souvent, je me dis en écrivant ces lignes, "je suis peut-être en train d'écrire le début d'un roman." Parfois, la magie s'opère et ce début "virtuel" devient "réellement" un début de roman. J'ai été très frappé quand j'étais adolescent de lire les carnets d'Abert Camus. Son journal en quelque sorte. Chaque annotation est datée et on peut s'apercevoir qu'il écrivait tous les jours. Notations sur les spectacles, l'actualité, ses rencontres, ses voyages. Je suis tombé sur une phrase où il dit: "Commencer un roman de cette manière: Aujourd'hui, maman est morte. Ou c'était peut-être hier, je ne sais plus." Cette phrase est exactement le début du roman L'étranger que Camus écrira trois années plus tard. On peut dire que le ton, le style de cette phrase contiennent à eux seuls le style et le ton de l'ensemble du futur roman: L'étranger.
C'est cela que permet de trouver l'écriture quotidienne: la phrase hologrammique qui renfermera à elle seule le roman. Je m'explique. Faites une expérience. Si vous coupez en quatre une simple carte-postale de vacances, vous aurez quatre parties différentes avec chacune un quart de la carte. Si vous découpez en quatre une carte hologramme, chacune des quatre parties contiendra l'ensemble de la photo en un peu moins bien défini. Cela veut dire que chaque point hologramme renferme l'ensemble des informations du tout. C'est cela que je veux dire lorsque je parle d'écrire chaque jour vingt lignes qui peuvent devenir potentiellement un vrai début de roman. Quelques lignes qui contiennent le style, l'idée, le ton de l'ensemble d'un roman qu'il reste à écrire.

Yves Simon