Un chef d'œuvre ordinaire

(Edito paru dans Le Monde de l'Education dejuillet/août 97 et intitulé Jeunes, dont je fus le rédacteur en chef invité.)

Vingt ans, nos années-lumières! Un âge des possibles cerné d'impossibles. Le temps où des faits obstinément têtus font obstacles à d'infinis désirs. Quelles secrètes utopies se trament sous les apparences et les statistiques? Les jeunes - cette galaxie - gravitent en apesanteur dans un monde gavé de taux, de courbes et d'indices et, malgré un avenir pour le moins obscurci, aux formes sombres de la raison ils opposent des regards lumineux: ils croient, ils aiment, ils espèrent. Ils ont rangé dans les armoires de l'Histoire la volonté de changer le monde et abandonnent l'universel pour des territoires à leur mesure, ceux où se portent leurs yeux et leur cœur. Et si ce monde a changé malgré eux, qu'à cela ne tienne, il sera celui dans lequel ils aimeront habiter, qu'ils oseront investir de leur foi et de leur énergie pour en faire l'habitacle de leur avenir. De Paris à Munich ou Barcelone, leur territoire géographique et mental s'est agrandi pendant qu'on voulait leur faire croire que leur savoir avait rétréci.
Eux seuls savent. Savent qu'ils assimilent des connaissances inédites qu'aucune institution ne peut quantifier, ni l'université répertorier. Ils sont un langage, une mode, un affect. Ils secrètent leurs secrets, codifient leurs données, disent moi demain, et s'endorment, assaillis de questions, face au scintillement des écrans.
Car deux cadeaux empoisonnés de l'Histoire sont venus reformater les désirs et la manière même de rêver sa vie, du plus secret au plus visible: la crise économique et le Sida. Mais ce serait faire injure à la capacité d'adaptation de l'homme, et a fortiori de le jeunesse, de continuer de croire que ces deux fléaux les auraient cloués et vaincus au pilori de l'existence. Ils aiment autrement, phantasment autrement, se glissent dans le social autrement.
Que voyons-nous? Ils s'adonnent au karaoké, inventent une nouvelle langue, se sapent, se nippent, s'habillent au gré de leurs nouvelles fantaisies, distribuent sans compter leur "standing ovations", re-sacralisent les lieux et les corps, dansent, découvrent les liens invisibles qui les relient, le temps d'un concert, aux autres, ceux qui comme eux osent étaler des émotions que le tout-politique des années 60, le tout-réel des années 70, le tout-fric des années 80 avaient aboli, ou comme un privilège ou comme une obscénité. Ils investissent le cinéma de la vie, légers d'une certitude: savoir qu'ils sont, malgré orages, tourmentes et doutes, jeunes. Lourds, bien sûr, d'une autre certitude: rien ne s'obtiendra sans effort, certes, mais pour beaucoup, tout supplément de beauté et d'harmonie ne pourra s'aquérir que contre l'enseignement officiel et un langage adulte qui ne les concerne pas. Ce n'est ni un désaveu du politique, ni une lassitude face à un ordre établi sans eux, ou avant eux, c'est une question de dictionnaire. Il y a un fossé sémantique, un gouffre éthique, un fêlure ontologique qu'aucun diagramme informatique ne pourra mettre en équations. Les passerelles et interfaces passent par de nouveaux langages émotionnels où, ce qui se dit et se comprend transite par des alphabets sensitifs à peine constitués. Il y a un langage des corps en train de naître que nos cerveaux confectionnés dans le meilleur matérialisme dialectique ne peuvent envisager. Optons pour un sensualisme éclairé! Poétisons, légendons, fourvoyons-nous dans les labyrinthes de l'inconscient nouveau! Et si un vêtement, le choix d'une musique, le plaisir de faire surfer sa vie sur des vagues de réalités obsolètes devenaient aussi importants qu'un bulletin de vote, qui saura comprendre quel réservoir d'anxiété se cache sous de telles futilités? Comprendre rage, malaise, galère, ces mots assénés pour décrire l'impression glauque de se trouver en roue libre, scotché au seuil de ce qui semble être la vraie vie. Alors que les jeunes artistes urbains ont graffité les murs des cités, non pour les salir ou les embellir, mais pour dire, les poètes de cette "caillera", que l'on croyait accros aux icônes de la modernité, réussissaient le tour de force de maîtriser le verbe alors que chacun parlait d'inculture, d'analphabétisme et de génération aphone.
Comprendre? Face à la co-existence du grave et du léger, du signifiant et de l'éclat de rire, faut-il envisager une énième grande enquête guidée par un systême de valeurs périmé, pour mettre en fiches une langue et des comportements qu'aucun outil sociologique en vigueur ne peut analyser? La réponse ne se trouve ni dans les courbes statistiques ni celles des graphiques, elle ne peut naître que de la souciance de chacun, armée de ces éléments de pédagogie que sont l'impermanence, l'imagination et la mémoire.
Impermanence: L'éphémère, la fracture, le saut quantique sont la règle. Pourtant, de tout temps, il y a une prédisposition congénitale à croire que les choses ne se parent d'habiles déguisements que pour évoluer masquées, tout en continuant d'être agitées par des flux anciens, répertoriés. De fait, chaque mutation agit comme une précipitation chimique, l'étape ultime rendant méconnaissable celle qui l'a précèdée. Imagination: Aptitude à concevoir ce qui se trame au creux des apparences. Un monde s'épuise aux yeux de ceux qui en furent les acteurs, alors qu'un autre commence dans l'ignorance de ceux qui l'habitent. Savoir par conséquent imaginer ce qui fait battre leurs cœurs, eux qui viennent de naître, vierges de toute référence, à l'intérieur d'une matrice aussi improbable que la super-structure dans laquelle ils se déploient.
Mémoire: Ciment émotionnel qui balise nos vies pour rappeler le poids de sang dont elles sont les survivantes. Apprendre à savoir, à se souvenir, à mémoriser sur quels obus, sur quel tir de sniper se sont écrasés des millions de jeunes rêves pour permettre aux générations suivantes de flâner. Aux héritiers incombe d'exiger de quoi fut faite la vie des morts qui les ont précédés, eux qui n'ont jamais décrété que l'on ait à se souvenir d'eux.
Du siècle des Lumières au siècle du laser, les dogmes se sont tus, le multiple a remplacé le Un, aléatoire et discontinu sont la règle, une nouvelle toile satellisée se met en place, confuse, en réseaux, grappée d'individus. Qui regarde? Qui est regardé? Paravents aux odeurs du malheur, aux sueurs du labeur, les millions d'écrans scintillent de leurs points frénétiques pour reconstituer à l'instant la performance ou l'exode, le virtuel tel quel, le réel? Les jeunes, mutants permanents, circulent au milieu de ce monde fractal, armés d'emblèmes éphémères, de totems évanescents. La totalité les indiffèrent, ils ne cherchent rien, ils trouvent, se lovent dans leur clan, experts équilibristes entre l'apesanteur et les larmes, ils pleurent et exultent pour un amour absent ou un match gagné. En toute innocence ils arpentent la terra incognita, les espaces vierges de leurs désirs, ces points du futur dont ils n'attendent rien, où pourtant ils iront, imaginant s'y trouver, ardents et orgueilleux, fiers de n'y avoir pas été attendus.
Quel monde alors? Max Weber le diagnostiqua désenchanté. Marcel Gauchet actualisa ce constat. Jean Baudrillard voulut croire à un épuisement de l'Histoire. Tiraillée entre une irréversible mondialisation des marchands et un universel des valeurs en voie de disparition, une génération est en train de réinventer un art du quotidien, de se "bricoler" un destin et faire, d'une vie dépossédée de tout, un chef d'œuvre ordinaire.

Yves Simon